La caudophagie chez les porcs

D.Temple, E.Mainau, X.Manteca

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La caudophagie ou morsure de queue n’est pas seulement un problème de bien-être animal, c’est aussi un problème économique, car elle entraine une réduction de la croissance des animaux, des frais de traitement, une augmentation des éliminations et des saisies de carcasses. La morsure de queue a une origine multifactorielle et se caractérise par son apparition sporadique, ce qui la rend difficile à prévoir et en rend les causes difficiles à comprendre. De nos jours, plus de deux tiers des élevages de porcs d’engraissement sont touchés par ce problème .

 

Principaux types de morsures de queue

On peut définir ainsi la morsure de queue : c’est toute manipulation orale de la queue provoquant une lésion. On considère qu’elle est un comportement “anormal”, étant donné qu’elle a rarement été observée en conditions extensives ou semi-naturelles.

Trois catégories principales de morsures de queues ont récemment été décrites, chacune ayant des motivations différentes :

Le premier type de morsure de queue, connu sous l’appellation de “morsure en deux étapes”, est un comportement d’exploration redirigée. Pendant la première étape, qui précède la lésion, le porc explore la queue d’un semblable sans le blesser. On considère que cette étape est une extension normale du comportement de recherche de nourriture. Lors de la deuxième étape, au contraire, il y a des lésions souvent saignantes de la peau et le problème empire dans la mesure où le sang attise l’intérêt des autres porcs. Ce type de morsure de queue n’a pas de motivation agressive.

Dans le cas du second type de morsure de queue, connu sous le nom de morsure soudaine et forte”, un porc mord fortement la queue d’un autre porc sans qu’il y ait eu manipulation préalable. Ce type de morsure survient généralement quand les porcs sont en compétition pour des ressources importantes, comme de la nourriture par exemple. La morsure de queue “soudaine et forte” est d’une certaine manière homologue aux morsures de vulve qui se produisent dans les groupes de truies, conséquences d’une agressivité induite par de la frustration.

Un troisième type de morsure de queue est appelé "morsure obsessive". Dans ce cas, les porcs se mordent la queue entre eux de manière obsessive, consacrant beaucoup plus de temps à ce comportement que dans les deux autres cas. Ce comportement anormal peut être comparé à une stéréotypie. Les animaux qui ont eu une déficience de croissance pendant la période préalable à l’engraissement (et qui sont généralement plus petits) ont une plus grande prédisposition à être des mordeurs obsessifs.

Les animaux mordus sont quant à eux des individus généralement moins réactifs présentant des signes de douleur ou de maladie.

Les blessures saignantes attirent l’attention des autres porcs, ce qui perpétue et aggrave le problème. La vitesse et la sévérité de l’épidémie dépendent, entre autres, du degré d’attraction que les porcs ont à l’égard du sang, de l'alimentation et de l’intervention de l’éleveur.

Queues mordues avec lésions sévères    Queues mordues avec lésions sévères
Queues mordues avec lésions sévères

 

 

Principaux facteurs impliqués dans l'incidence de morsures de queue

Bien que les causes de la morsure de queue soient difficiles à identifier, on a noté certains facteurs de risque (voir tableau).

Selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), le facteur de risque le plus important est le manque de paille ou de quelque autre type de matériel manipulable.

Les conditions qui augmentent la compétition entre les porcs et leur frustration favorisent l’apparition de morsures de queue dites « soudaines et fortes ». Par exemple, la compétition pour un aliment ou pour de l’eau fait croître la frustration chez certains animaux. Le manque de nourriture ou le retard dans sa distribution peut causer de la frustration et augmenter la sensation de faim. La répartition d’aliment de manière imprévisible (c’est à dire, à heures distinctes) peut aussi agir comme un facteur de stress. L'espace disponible par auge et la gestion de l'alimentation peut aussi augmenter la frustration et la compétition entre les animaux, et par là même occasion augmenter le risque de morsure de queue.

 

Principaux facteurs de risque des morsures de queue

  • Manque de matériel manipulable et sols en ciment

  • Mauvaise ventilation - fluctuations importantes de température - Concentration élevée en ammoniaque

  • Densités élevées et groupes grands

  • Problèmes gastro-intestinaux

  • Santé inadéquate

  • Alimentation sous-optimale ou déséquilibrée

  • Facteurs individuels (âge, génétique)

Le stress accroît l’activité et l’irritabilité des animaux. Il peut contribuer à l’apparition d’un problème de morsure de queue. Parmi les principaux facteurs de stress identifiés comme facteurs de risque pour la morsure de queue, on distingue particulièrement une température effective inadéquate et les problèmes de ventilation. On a aussi décrit une incidence plus élevée de morsure de queue dans des lots ayant un mauvais état sanitaire, certainement en raison du fait que les porcs malades ne réagissent pas aussi bien que les autres quand ils sont mordus. La douleur est aussi une cause importante d’inconfort et de stress.

Il est aussi important d’éviter les ulcères gastriques et les autres troubles gastro-intestinaux. Différents facteurs, comme la texture et la taille des particules des aliments (<0,5 mm), ou le manque de fibre, augmentent le risque d’ulcères gastriques, tout ceci augmentant à son tour la propension des porcs à mastiquer, et le risque conjoint qu’apparaisse un problème de morsure de queue.

Une alimentation inadaptée favorise les comportements de recherche de nourriture et ainsi le risque de morsure de queue "en deux étapes". Les déséquilibres dans la composition des aminoacides dans l’alimentation on été associés aux morsures de queue, et aussi bien les déficits que les excès en protéines peuvent contribuer à l’apparition du problème. Enfin, le manque de sel et des niveaux bas en tryptophane augmentent l’attirance des porcs pour le sang, aggravant par là les problèmes de morsure de queue.

Pour finir, la génétique des animaux a peut également prédisposer à la morsure de queue, l'incidence du problème variant selon certaines lignes génétiques.

Prévention – Matériel manipulable

Différentes études ont démontré que les cases utilisant un matériel manipulable adéquat présentent des niveaux moins élevés de morsure de queue, spécialement en ce qui concerne le type de morsure dite “en deux étape" .

Des objets tels que des chaînes, des tuyaux en caoutchouc ou même des matériaux comme la paille, le compost de champignons ou l’ensilage de maïs on été étudiés. Les porcs préfèrent les objets comestibles, masticables et destructibles, et ils passent beaucoup plus de temps à manipuler la paille qu’un jouet qui pend. La paille ou tout autre matériel qui permettent aux porcs de fouir semble réduire l’incidence de morsure de queue de façon plus efficace que les autres types de matériel comme les jouets, les cordes ou les chaînes. Toutefois, les porcs perdent rapidement l’intérêt qu’ils peuvent avoir pour tout nouvel objet, indépendamment de ses caractéristiques physiques. Pour être efficace, un matériel manipulable doit être propre et renouvelé fréquemment. Quand un matériel manipulable déterminé, comme le fourrage par exemple, ne peut pas être mis directement sur le sol de la case, il peut être dispensé par le biais de distributeurs.

Depuis janvier 2003, il est obligatoire dans l’Union Européenne de fournir du matériel manipulable adapté aux porcs de tous les âges. La Directive laisse cependant une bonne marge d’interprétation, puisque des expression telles que "manipulation appropriée du matériel manipulable" sont peu claires.

Prévention – Stratégies d'élevage

La morsure de queue, surtout la forme dite "soudaine et forte", doit être aussi prévenue en identifiant et en évitant les situations qui génèrent de la compétition entre les porcs, ainsi que celles qui provoquent de la frustration ou de l’inconfort. Différents facteurs peuvent avoir un effet sur la compétition pour les ressources, notamment l'accès à la nourriture, à l’eau ou à des zones de repos.

Controle – La coupe de queue

Conformément à la législation européenne, la coupe de queue est seulement permise sous prescription vétérinaire quand, après avoir pris toutes les mesures sanitaires nécessaires, le problème de morsure de queue persiste dans l’élevage. Dans les exploitations intensives, la coupe de queue est encore malgré tout considérée comme étant un procédé routinier de prévention des morsures de queue.

La coupe de queue tend à réduire l’incidence du nombre de queues mordues en conditions expérimentales contrôlées, mais n’élimine pas les comportements anormaux. On pense que la régénération des nerfs dans le moignon de la queue après l’amputation génère une hypersensibilité, et les porcs qui ont la queue coupée son plus réactifs quand un autre porc essaye de lui morde la queue. La coupe de queue permet de traiter les symptômes de la caudophagie, mais ne résout absolument pas les causes de ce comportement anormal. La coupe de queue permet à la victime d’avoir moins de probabilité d’être gravement mordue, mais les mordeurs continuent à avoir les motivations sous-jacentes pour mordre, et ils redirigeront donc leur comportement sur d’autres parties du corps des autres porcs.

Plusieurs paramètres de comportement, tels que la nervosité, le fait de frapper le sol avec les pattes, de tourner la tête, le laps de temps pendant lequel l’animal maintient une posture anormale ou les vocalisations, indiquent que la coupe de queue provoque une douleur aiguë. Qui plus est, on a trouvé des neuromes dans le moignon des queues coupées. Les neuromes sont des faisceaux de fibres nerveuses qui se développent après l’amputation et provoquent une augmentation de la sensibilité à la douleur.

"La caudophagie doit être prévenue en fournissant un matériel manipulable qui favorise le comportement d'exploration, et en améliorant l'accès aux ressources importantes"

 

Résumé

La morsure de queue représente un grand défi pour le secteur porcin. Il s’agit d’un problème multifactoriel avec plusieurs motivations sous-jacentes. La prévention de la morsure de queue devrait se baser sur le fait de fournir aux porcs un matériel manipulable adéquat et d’éviter les situations de compétition, de la frustration ou du stress. La coupe de queue ne préserve pas d’une épidémie de morsures de queue ; elle devrait être considérée comme une mesure provisoire le temps de réaliser les changement environnementaux nécessaires.


Références

EFSA  2007  Scientific report on the risks associated with tail biting in pigs and possible means to reduce the need for tail docking considering the different housing and husbandry systems. The EFSA Journal, 611:1-13.

Schrøder-Petersen DL, Simonsen HB. Tail biting in pigs. The Veterinary Journal 2001, 162: 196-210.

Smulders D, Hautekiet V, Verbeke G, Geers R. Tail and ear biting lesions in pigs: an epidemiological study. Animal Welfare 2008, 17: 61-69.

Taylor NR, Main DCJ, Mendl M, Edwards SA. Tail-biting: A new perspective. The Veterinary Journal 2010,186: 137-147.